Youngwha Song – Line Scape
"For me, knitting is not a fixed end product but a formative medium that is endlessly generated and transformed in time and through the process."
FR
Youngwha Song
De la ligne au paysage
Née à Séoul en 1968 et vivant aujourd’hui en Allemagne, Youngwha Song développe depuis plusieurs décennies une œuvre singulière à la croisée du dessin, de la peinture et de la sculpture. Formée à la peinture en Corée puis en Allemagne, elle a progressivement déplacé son langage vers des médiums non conventionnels, faisant du fil et du tricot non plus des techniques utilitaires, mais de véritables outils plastiques.
Au cœur de son travail le plus récent, réuni sous le titre Line Scape, se trouve une interrogation fondamentale : qu’est-ce qu’une ligne, et comment devient-elle paysage ? Song s’inspire ici des principes formels de la peinture de paysage orientale traditionnelle. Les lignes de crête des montagnes, les nappes de brume ou les flux des rivières apparaissent sous forme de traits sombres, déposés sur des fonds sobres et nuancés. Pourtant, ces lignes ne sont pas peintes : elles sont tricotées, matérialisées par le fil, boucle après boucle, dans un lent processus de construction.
Cette translation du geste pictural vers le textile constitue l’un des axes majeurs de son œuvre. Là où la peinture suggère l’illusion de la profondeur, le fil introduit une ambiguïté entre surface et volume. Les « coups de pinceau » de Youngwha Song se détachent légèrement du support, oscillant entre bidimensionnel et tridimensionnel. La ligne devient alors un événement spatial, une présence physique qui remet en question les frontières traditionnelles entre dessin, peinture et sculpture.
Pour l’artiste, le tricot n’est jamais un simple moyen technique. Il est un processus ouvert, inscrit dans le temps, fait de répétitions, de variations et de possibles retours en arrière. Le fil peut être défait, réorienté, transformé. Cette réversibilité inscrit le travail dans une temporalité particulière, proche de la méditation, où la forme n’est jamais définitivement figée.
À première vue, le coup de pinceau semble relever d’un geste immédiat, presque instantané. Mais en y regardant de plus près, ce trait est constitué d’une multitude de mailles, d’autant de secondes accumulées, au point que le temps réel de l’œuvre pourrait se mesurer au nombre de points qui la composent. Parce qu’il s’agit de mailles, cette échelle temporelle peut aussi être annulée — et l’a sans doute été à maintes reprises — par un simple tirage du fil. La figure de Pénélope s’impose alors : non pas comme une perte de temps, mais comme une stratégie pour en gagner, en tissant et détissant son ouvrage afin de permettre le retour d’Ulysse. L’apparente simplicité du geste dissimule ainsi un travail d’une minutie extrême, long et patient, nécessaire à la création de l’illusion d’une forme évidente. Cette illusion est encore renforcée par la présence d’un pinceau peint et de son ombre sur la toile. Ce qui semble être un « coup de pinceau d’une seconde » est en réalité le résultat de plusieurs jours de travail.
Avec Line Scape, Youngwha Song ne représente pas un paysage : elle en propose une expérience sensible, où ligne, temps et espace se déploient comme des phénomènes vivants, en perpétuelle genèse.
EN
Youngwha Song
From Line to Landscape
Born in Seoul in 1968 and currently living and working in Germany, Youngwha Song has developed over several decades a singular body of work at the intersection of drawing, painting, and sculpture. Trained as a painter in Korea and later in Germany, she has gradually shifted her visual language toward non-conventional media, transforming thread and knitting from utilitarian techniques into fully-fledged artistic tools.
At the core of her most recent body of work, gathered under the title Line Scape, lies a fundamental question: what is a line, and how does it become a landscape? Song draws inspiration from the formal principles of traditional East Asian landscape painting. Mountain ridges, drifting mist, and flowing rivers appear as dark brush-like strokes set against subtle, muted backgrounds. Yet these lines are not painted; they are knitted—materialized through thread, stitch after stitch, in a slow and deliberate process of construction.
This transposition of the pictorial gesture into the textile realm is central to her practice. Where painting suggests the illusion of depth, thread introduces an ambiguity between surface and volume. Youngwha Song’s “brushstrokes” slightly detach from the support, oscillating between two-dimensionality and relief. The line thus becomes a spatial event, a physical presence that challenges the traditional boundaries between drawing, painting, and sculpture.
For the artist, knitting is never merely a technical means. It is an open-ended process, inscribed in time, composed of repetition, variation, and the possibility of reversal. The thread can be undone, redirected, transformed. This reversibility anchors the work in a particular temporality, akin to meditation, in which form is never definitively fixed.
At first glance, the brushstroke appears to be the result of a gesture lasting only a second. Yet upon closer inspection, this stroke is made of countless stitches—so many accumulated seconds that the real time of the work could be measured by the number of stitches it contains. Because they are stitches, this temporal scale can also be erased—and has likely been erased many times—simply by pulling a thread. Penelope inevitably comes to mind: not as a symbol of wasted time, but as one of time gained, stitching and unstitching her work to allow for Ulysses’ return. The apparent simplicity of the gesture conceals an astonishingly meticulous and time-consuming process required to create the illusion of immediacy. This illusion is further reinforced by the inclusion of a painted brush and its shadow on the canvas. What appears to be a “one-second brushstroke” is, in fact, the result of days of work.
With Line Scape, Youngwha Song does not depict a landscape; she offers a sensory experience in which line, time, and space unfold as living phenomena, perpetually in the making.